Editorial comment:
The Exile is the story of a man who living a life of exile in Paris was not able to return and see his homeland prior to his death. The poignant story written in verse by his daughter, a Vietnamese-French, details how he spent the last days of his life on a hospital bed, a yellow-skinned person treated by white-skinned nurses, as white as milk and what she dreams to do next.
L'EXILÉ
Juliette Pham
        Il était là, dans sa chambre toute blanche. Une petite
        veilleuse éclairait timidement le lit et son occupant, allongé,
        calme presque immobile.
        Ma soeur veille et le regarde incrédule...
        Incrédule, de voir autant de fragilité en un être qui avait été
        jusqu' alors le plus fort du monde.
        Incrédule, de voir le temps s'en prendre aux immortels.
        Incrédule, de se sentir si petite, adulte.
        Elle regardait sa peau marquée par les années, les sillons
        creusés par le temps, les rides d'expressions et de vieillesses.
        Cette peau quelle avait tant embrassé enfant.
        Cette peau jaune, elle la regardait pour la première fois.
        Dans cette chambre blanche, plus rien ne bouge. Le temps
        est comme suspendu, dans un silence bruyant. Il est dans
        son lit attendant immobile. La respiration est lente et
        difficile, les yeux fermés sur sa vie qui part doucement, sur
        ses souvenirs, sur nous, sur lui.
        Ses yeux bridés et rieurs qui s'effaçaient à chaque sourire,
        sont clos.
        << Le jaune >> ou comme les infirmières l'appellent pour lui
        faire plaisir << prince Pham >> n'ouvre plus les yeux.
        A quoi pense t-il ?
        Est ce qu'il sait ?
        Est ce qu'il voit ou entend ?
        Il ne voit pas les infirmières, belle comme des laitières des
        contes pour enfants, quitter la chambre doucement.
        S'excusant presque d 'être les oiseaux de mauvais augure.
        Lui, le jaune au milieu de cette chambre blanche, de ce pays
        blanc et de ses habitants blancs. Entourés de ses enfants
        presque jaune.
        Lui le jaune, qui n'aura jamais été a sa place même ce jour là.
        Aujourd'hui le souffle lui manque, la vie lui échappe,
        aujourd'hui il nous quitte.
        Le soleil se lève doucement sur la ville de Paris, la lumière de
        cet astre envahit la chambre dans un dégradé de rouge
        flamboyant. Un rouge éternelle et étincelant. Ce rouge d'une
        autre terre, déferle sur la ville comme une vague.
        Dans un dernier hommage, le soleil entre dans notre intimité,
        et vient saluer cet homme, le << prince Pham >>.
        Le soleil se lève, se lève pour nous dire que quoiqu'il arrive, il
        se lèvera. Il n'écoute pas la souffrance, il n'a que faire de
        mon chagrin.
        Non, rien ne fera que le soleil ne se lève pas, pas même la
        mort de père.
        Et il continue de vibrer, de vivre et d'exister, comme il l'a fait
        a chaque fois que l'un d'entre nous a pleuré le départ d'un être.
        Et cet homme qui aujourd'hui nous quitte.
        A t-il eu le temps de le voir ? Non, il est mort depuis longtemps !
        Mon père vient de mourir sous mes yeux, dans le calme le
        plus absolu.
        Je n'entends plus son souffle monotone, ni les battements
        de son coeur, qui enfant me rassurait lorsque dans ses bras,
        je collais ma tête contre sa poitrine.
        Ce bruit régulier, sourd, qui nous assure d'être vivant, n'est plus.
        Il est parti sans bruit. Que la mort est discrète !
        La douleur qui m'oppresse alors la poitrine, les larmes qui
        coulent le long de mes joues, et cette angoisse égoïste
        d'abandon qui me gagne, explose aussi vite que le rouge
        flamboyant quitte la pièce.
        Sa main était encore chaude, il y a quelques heures. Et
        maintenant que le soleil brille lui, est froid. Je l 'ai embrassé
        sur le front, dans un dernière geste d'une fille a son père.
        Son odeur avait changé, sa peau était glacée, pour la
        première fois de ma vie, mon père est froid. Je ne le
        reconnais plus.
        En refermant la porte de la chambre, j'ai emmené cette
        odeur. Un mélange d'alcool, de pansement et de grand
        chagrin, qui m'a collé aux lèvres pendant plusieurs jours.
        Mais, j'ai surtout emmené avec moi toutes les
        incompréhensions, les questions, les absences, les malaises
        que la mort laisse derrière elle.
        En refermant cette porte, je me suis rendu compte que
        JAMAIS, il ne pourra répondre à mes questions.
        Jamais, je ne pourrai faire le retour au pays avec lui. Il me
        l'avait promis enfant, et moi je lui avais promis adulte.
        On ne pourra jamais boire un verre en regardant la rivière aux
        parfums, celle dont il m'avait tant parlé.
        Je ne pourrai pas manger un Pho dans les rues bondées de
        gens que je ne comprendrais pas.
        Il ne m'emmènera jamais dans les rues de Hué. Je ne pourrai
        pas le voir émue rejoindre sa famille, ces gens qu'il n'a pas vu
        depuis 60 ans.
        Il ne me conduira pas voir la maison où il a grandi, ni même
        son école.
        Il ne se recueillera pas sur la tombe de ses parents.
        Et, il ne sera jamais soulagé de rentrer enfin chez lui, de
        poser ses bagages, après ce long voyage loin des siens, de sa
        terre et, de son soleil.
        Il est mort prisonnier de son exil, sans jamais pouvoir le vaincre.
        Exilé de corps, de coeur et maintenant d'âme.
        Serait ce une malédiction ? La punition paraît bien lourde pour
        n'avoir commis aucun crime. Juste celui de ne pas être là.
        Il a souhaité ne rien laisser sur cette terre. Son corps donné à
        la science, ne sera jamais récupéré. Il a perpétué son exil par
        delà la mort.
        Aucune cérémonie ne sera faite pour son âme, nous ne
        savons pas, et nous n avons rien.
        Qu'en est il ? Que devient il ?
        Alors, je vous raconte, l'histoire de cet homme qui n'a pas pu
        rentrer chez lui, qui n'a pas posé ses valises et ne sera plus
        jamais soulagé.
        Alors je vous raconte quel homme il a été, parce qu'il n existe
        plus aucune trace de lui, seulement celle que ses enfants
        donneront et transmettront.
        Alors, je vous raconte que cet homme, c'est nous tous, vous
        tous. Cet homme n'est pas que mon père mais il est le votre
        et celui de vos enfants.
        Il est juste l'exilé qui n'a pas de nom.
        J'ai conservé une mèche de cheveux de mon père, et je la
        jetterai dans la rivière aux parfums, après quoi je mangerai un
        Pho sur des trottoirs bondés de gens que je ne comprends
        pas. Je flânerai dans les rues de Hué, à la recherche
        d'adresses.
        Je regarderai des bâtisses en imaginant, émue...
        Je retournerai au pays comme promis, et je ramènerai mon
        père. Mais je ne rentrerai pas seule, mes enfants seront là et,
        tous ceux que nous portons en nous.
        Alors, je leurs raconterai l'histoire de leur grand père et leurs
        ancêtres, pour qu'il n'y ait plus jamais d'exilé...
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